Émigration , 14-MON-053 ET 14-MON-057


Émigration          (Wotton (Histoire de ) 100e  (1848-1948), 14-MON-053, P.207)

Les États nous fascinèrent longtemps. Des pa­roisses voisines, par exemple Somerset (Plessis­ville), qui, en 1872 avait déjà perdu 127 familles, souffrirent plus que nous de l'émigration. Mais la crise qui suivit 1864, ainsi que la période 1880-1890, nous arrachèrent un bon nom- bre de citoyens. En 1881, on comptait 38 maisons vacantes, et  65 en 1891. Les registres accusent un départ annuel de 5 ou 6 familles en moyenne qui, durant 40 ans, sont allées grossir les centres usiniers de la Nouvelle-Angleterre: le total mon­terait à plus de 200 familles. Toutefois, fait curieux, la plu­part de ces familles abandonnant la terre se contentent de condamner leur maison, vont tenter la chance, puis revien­nent (3 ou 4 annuellement) habiter leur domaine au bout de quelques années.

 

 

 

Émigration       (Les Bois-Francs Anatomie d'une colonization, 14-MON-057, P.189 )

L'émigration des québécois vers les états de la Nouvelle­-Angleterre est, selon 1a classe dirigeante francophone du temps, le grand fléau du 19ième siècle. Ce mouvement migratoire est trop important pour qu'on l'ignore.

 

Dans le passé, les jeunes hommes avaient quitté le pays pour la traite de la fourrure, les voyages en haut (les fourrures à l'ouest des Grands Lacs) et pour les chantiers de coupe de bois à by Town (Ottawa). Les besoins de ces industries en main d'œuvre étaient limités et les travailleurs qui les comblaient étaient des célibataires. Plusieurs d'entre eux revenaient vers leur terre natale après leur vie d'aventure. Les plus chanceux ou plus sages d'entre eux avaient amassé un petit pécule.

La situation évolue à partir de 1830 alors même que les jeunes des seigneuries commencent à squatter des lots dans les townships qu'ils baptiseront du nom de Bois-Francs. Des cultivateurs ou des jeunes hommes non établis se tournent vers 1a Nouvelle­-Angleterre pour y travailler aux foins ou à 1a coupe du bois. Au début, ils reviennent au Canada à 1a fin de la saison, mais, peu à peu, de travailleurs saisonniers, ils deviennent des émigrants.

 

De 1840 à 1850, l'émigration nette, c'est-à-dire les départs moins les retours et les arrivées d'Europe, s'élève à 35,000 personnes. On devine que les colonies des Bois-Francs, proches de la frontière, auront le plus écopé, à tel point qu'en 1851, douze prêtres missionnaires, tous de la région, déposent à l'intention des législateurs, un mémoire au titre non équivoque de : Le Canadien Émigrant. Ils y dénoncent les causes de cette émigration et proposent des correctifs pour l'enrayer. Ils ne le savent pas encore, mais ce qu'ils ont observé n'est qu'un début. L'émigration se poursuivra et tournera à l'hémorragie. Au cours de la décennie de 1880 à 1890, qui correspond à 1a pointe de l'exode, le Québec perdra quelque 150,000 de ses sujets.

Au début de cette décennie, un homme de la région de Rivière­-du-Loup ira tenter de faire fortune au sud. Il nous a laissé un charmant récit de son expérience, récit qui permet de lever le voile sur les motivations des émigrants et sur quelques réalités de

 

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la terre promise. Il se nomme Félix Albert. La saga de Félix nous fait voir l'histoire de l'émigration de l'autre bout de la lorgnette.

 

Félix Albert, l'enfant pauvre

Félix Albert a probablement été, sans le savoir, l'un des chroniqueurs les plus éloquents du phénomène de migration vers la Nouvelle-Angleterre. Son seul défaut est de ne pas être issu de nos chers Bois-Francs. Il est né en 1843 dans la paroisse de l'Île­-Verte, sur les bords du Saint-Laurent, à quelque 35 km en aval de Rivière-du -Loup. Il a défriché et monté une exploitation agricole convenable avant de tout abandonner pour se lancer à la conquête des États avec sa femme et leurs 9 enfants. Félix est alors âgé de 38 ans et s'établit dans le quartier du Petit Canada de Lowell au Massachusetts où il se révèle un entrepreneur infatigable.

Il a son heure de gloire et perd ensuite presque tout. En 1909, il a 65 ans, vit à Nashua Vermont non loin de Lowell, sur une terre hypothéquée. Son instinct de commerçant ne l'a toutefois pas abandonné. Il convainc le curé de Lowell de mettre par écrit son histoire qu'il fera vendre par des agents. Le récit est contenu dans un petit livre qui a pour titre : Histoire d'un enfant pauvre.

Félix Albert a un ego légèrement trop volumineux pour une porte normale. Son entourage n'est pour lui qu'une équipe de figurants. Il en parle pour valoriser ses exploits. Dans son livre, par exemple, il n'a pas jugé utile de nous présenter sa femme qui lui a donné 19 enfants. En passant, elle porte le prénom poétique de Desneiges. Son patronyme est Michaud. Tout ça pour vous dire qu'on doit faire la part de l'auto-valorisation en lisant l'autobiographie de Félix, mais son récit est plein d'enseignements, autant sur les aléas de la colonisation que sur la vie dans les villes de filatures de coton.

 

 

 

 

 

 

 

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Aujourd'hui, il existe plein de Petits Canada à travers les pays industrialisés. Ils ont pour noms La petite Italie, little Havana, Chinatown et j'en passe.

 

Les missionnaires qui ont écrit le mémoire Le Canadien émigrant ont vu, avec tristesse, les colons quitter leurs terres après avoir tenté de se faire une vie nouvelle dans les Bois-Francs et avoir tant peiné pour défricher leur lopin. L'arrivée des agents de grands propriétaires qui leur demandent des prix exorbitants pour les lots sur lesquels ils sont établis en squatters forcent soudainement plusieurs d'entre eux à abandonner le fruit de leur labeur.

Les prêtres sont convaincus que la cause principale de la saignée vers l'Amérique est la cupidité des grands propriétaires qui, avec le clergé anglican possèdent la vaste majorité des terres et qui, en plus d'exiger des prix démesurés pour leurs lots, refusent de participer à la construction et à l'entretien des routes. J'aurais sûrement posé le même diagnostic que ces vaillants missionnaires. L'abus des propriétaires des townships a eu une

 

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très grande influence dans l'amorce de l'émigration. Mais, le récit de Félix Albert nous force à admettre que les abus des propriétaires absents n'expliquent pas tout.

En effet, quand le père de Félix est allé s'établir sur ses lots de Saint-Éloi, il n'a pas été l'objet d'abus ni de la part de propriétaires exploiteurs ni du gouvernement qui lui a donné la terre gratuitement et a même construit un chemin. Il faut donc regarder un peu plus loin.

Pour tout abandonner et tenter sa chance ailleurs, il faut d'abord un chemin pour se rendre à cet ailleurs et il faut qu'au bout de ce chemin, il y ait une possibilité de gagner sa vie. Il se trouve qu'au début du 19ième siècle, les villes côtières de la Nouvelle-Angleterre se sont industrialisées très rapidement. En même temps, les réseaux de chemins de fer se sont développés à un rythme fou. En 1854, on peut partir de Québec ou de Montréal et se rendre à Portland Maine en moins d'une journée. En 1876, soit cinq ans avant l'exil de Félix, la ligne de l'Intercolonial Railway relie Halifax à Québec en passant par Rivière-du-Loup, tout près de Saint-Éloi. Cette ligne permet de rejoindre facilement la côte de la Nouvelle-Angleterre. On peut alors se rendre rapidement aux villes manufacturières toujours en quête de main-d'oeuvre. Quand les obstacles pour se rendre à la terre promise sont moins difficiles à surmonter, les candidats s'y lancent en plus grand nombre. Ceci peut expliquer grandement l'attirance qu'ont eu les villes industrielles sur la jeunesse du Québec, à tout le moins sur ceux qui ne peuvent pas supporter une existence sans un revenu en argent qu'ils touchent de leurs mains.

 

Les Canadiens seront probablement assez bien reçus à l'arrivée dans leur nouvelle patrie. Le « Massachusetts Bureau of Labour» mentionne dans un rapport de 1870, que les Canadiens-Français arrivent en Nouvelle-Angleterre et à New-York par milliers de familles. Il ajoute que nombre de surintendants préfèrent les étrangers aux habitants des fermes de la région. Les nouveaux venus vivent dans la ville et sont disposés à travailler à la manufacture tout au long de l'année, sans se préoccuper de prendre des vacances.

 

La couleur de l'argent

Permettez-moi d'avancer quelques autres raisons pour expliquer l'attraction des manufactures sur le colon du Québec. La prernière est la couleur de l'argent. Le colon des Bois-Francs vit à crédit. Il fait marquer, chez le marchand, comme on disait chez-

 

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nous. En échange, le marchand prend sa cendre, sa potasse, son sucre, un peu de foin et de blé. Il se passera pas mal de temps avant que le bon habitant ne génère des surplus de production suffisants pour pouvoir toucher de ses mains un peu d'argent qu'il utilisera à son gré. Les émigrants qui reviennent visiter la parenté aiment étaler leur richesse, réelle ou factice, en vue de se convaincre eux-mêmes qu'ils ont trouvé la corne d'abondance. Le récit de Félix est des plus éloquents à ce sujet. On se rappelle le spectacle qu'il donne en étalant sa richesse en pièces d'or, lors de sa visite à Saint-Éloi après une année d'absence. Les pauvres colons de Saint-Éloi, à la vue de cet or, ont sûrement été juste un peu plus malheureux lorsqu'ils sont retournés défricher leur lot le lendemain de sa visite. Les plus miséreux d'entre-eux n'hésiteront pas à tout abandonner pour aller retrouver le cousin des États.

Pour certains, le désir de l'aventure ou l'envie de connaître l'expérience de la ville, aussi morne fut cette ville, provoque le départ. Finalement, dans bien des cas, c'est tout simplement l'imitation des autres, du genre: «Pourquoi pas nous aussi ?»

 

Mais, la migration marche dans les deux sens

Certains émigrants constatent que l'argent est plus difficile à gagner et les conditions de vie moins enchanteresses aux États que ne l'avaient fait miroiter certains visiteurs. S'ils n'ont pas tout vendu en partant du Canada, ils auront envie d'y revenir. Et ils y reviennent en nombre plus important lors des récessions et des fermetures d'usines textiles.

Les friands de statistiques seront heureux de savoir que les démographes estiment l'émigration nette du Québec vers les États-Unis à 925,000 âmes entre 1840 et 1930. En 1900, selon l'historien Yves Roby, 573 000 Canadiens français vivent en Nouvelle-Angleterre. Ils représentent à peine 10% de la population de la région.

Il y a tout de même une consolation. La population du Québec qui est d'environ 650,000 personnes en 1840, s'accroîtra, grâce à l'amour de la bagatelle de nos pères, à la fertilité de nos mères et à la vigilance du curé. En dépit de la saignée vers la Nouvelle­-Angleterre, c'est donc 2,875,000 personnes que comptera notre province en 1930. Après tout, à bien y penser, on pouvait peut-­être se permettre de perdre quelques-uns des nôtres qui se seront, j'en suis sûr, montrés de merveilleux ambassadeurs de notre coin de planète.

 

 

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Mes migrants à moi

L'histoire de Félix Albert a réveillé chez-moi des souvenirs. D'abord, mon grand-père maternel, Ovide Charette, propriétaire d'une terre à Tingwick dans les Bois-Francs, pas très loin de l'endroit où je suis né, a quitté sa terre et a tenté sa chance une première fois aux États. Lors de cette première migration, ma mère a fait partie du groupe. Nostalgique ou victime de la récession, le grand-père ramène sa famille sur sa terre au Canada. Ma mère, Marie-Louise Charette, rencontre alors mon père. Ils se marient à Saint-Patrick-de-Tingwick le 1er juillet 1912.

Le grand-père Ovide retourne aux États avec sa famille. Trois de ses enfants, incluant ma mère, resteront dans les Bois-Francs. Le grand-père Ovide est décédé à Kennebunk. Ma grand-mère, Exilia DeSerres, épouse d'Ovide Charrette, est réapparue au Canada au coeur de la crise économique de 1929. Elle a passé les deux dernières années de sa vie chez nous et elle y est morte en 1938.

Où se sont-ils établis, mes émigrants ? On parlait, chez nous, de parents à Sanford Maine, mais je crois que la majorité s'est finalement retrouvée à Kennebunk, plus au sud. Dans nos souvenirs, les noms de Lewiston, entre autres, sont mentionnés. Plus tard, quelques-uns s'installeront à Salem Mass.

Je me rappelle de quelques visites des oncles, tantes et cousins américains. Ils arrivaient, cordés dans une grosse voiture, une Buick de préférence, qui était probablement louée. Ils passaient alors quelques jours chez chacune des sœurs ainsi que chez le frère canadien.

Trois de nos cousins sont venus nous voir en uniforme à la fin de la guerre. L'un était marin. J'avais alors 8 ans et son uniforme m'avait vraiment impressionné.

Alphonse Charette, l'un de mes oncles, avait quitté sa terre en cachette et n'a jamais remis les pieds dans notre région de peur d'y rencontrer ses créanciers.

Du côté de mon père, plusieurs de ses cousines et probablement au moins un cousin ont émigré aux États. Aucune de ses sœurs n'y est allée. Seul un de ses frères y a passé une grande partie de sa vie et y est décédé. Sa situation était différente. Il était membre de la communauté des Frères du Sacré-Cœur. Au fil des années, il a gravi les échelons pour arriver au poste de directeur-­général ou directeur des études, je ne sais trop, d'une école de Lowell Mass. On l'appelait frère Fulgence, mais, pour nous, il

 

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était mon oncle Arthur. Il était venu chez nous vers 1948. Cette fois-là, il ne portait pas sa soutane, mais le costume noir de clergyman. Mon père lui avait organisé une petite fête à la maison. Tous les voisins avaient été invités. Mon oncle Arthur qui avait la langue bien pendue, avait pris le plancher et, je me rappelle, s'adressant directement à chacune des dames, leur tournait un compliment galant. Elles en riaient en rougissant un peu alors que les maris étaient crevés de rire. Il avait les yeux clairs le mon oncle Arthur.

 

Les États, une soupape pour encore longtemps

La migration vers la Nouvelle-Angleterre est longtemps restée la bouée de sauvetage pour les gens mal pris dans notre région.

En 1996, je rencontre Ronald Fouquette, un lointain cousin et ami de la famille du temps de Saint-Paul-de-Chester. Il me raconte alors qu'il a dû se faire naturaliser Canadien pour recevoir sa pension de vieillesse. Il avait passé presque toute sa vie au Canada mais était né aux États-Unis et avait négligé de régulariser son statut de Canadien. Il m'a expliqué ce qui était arrivé.

 

Au début des années mille neuf cent vingt, plusieurs années avant la crise économique de 1929, le père Fouquette avait hypothéqué sa terre auprès d'un homme d'affaires local. Il payait ses termes avec régularité mais le contrat spécifiait que le créancier avait le droit de demander le montant total du prêt en tous temps. Un jour survient une dispute entre le débiteur et le créancier qui, n'ayant pu profiter de l'œuvre de Dale Carnegie, ne sait pas comment se faire des amis. Il se présente donc chez Fouquette et l'informe qu'il a jusqu'au coucher du soleil pour évacuer les lieux s'il ne paie pas la dette en sa totalité, vu qu'il a, en vertu de l'hypothèque, le droit de reprendre possession de la terre en cas de non-paiement. Le pauvre père Fouquette qui n'a pas les ressources financières pour rencontrer une telle obligation, va chez le voisin d'en face et vend bétail et instruments aratoires au prix que ce voisin voudra bien lui donner.

 

À la tombée du jour, la famille se rend à Victoriaville où elle prend le train pour les États-Unis. Je ne sais pas dans quelle ville ces pauvres gens se sont retrouvés. Ils y ont trouvé du travail. Lors de la grande crise de 1929, les usines fermaient et le gouvernement américain, ou celui de l'État, offrait un montant de $300 aux familles qui acceptaient de retourner au Canada. Les

 

 

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plus vieux qui avaient gardé leur travail y sont restés alors que le père Fouquette revenait s'installer sur une autre ferme non loin de la première à Saint-Paul avec sa famille. Ronald a continué de cultiver la nouvelle terre après la mort de son père et l'a lui-même transmise à son fils qui m'a semblé un cultivateur prospère du rang no. 6 (rang Couture) du Canton de Tingwick, quand j'y suis passé en 1993 et en 1996.